|
Un nouveau type de concepteur dinstruments scientifiques apparaît en Allemagne dans le dernier tiers du XIXe. Trois propriétés caractéristisent ce mouvement: la généricité des instruments produits, leur signification métrologique, et lintersticialité des acteurs. Les instruments sont génériques en ce quils ne sont pas conçus en vue dune application spécifique mais au contraire peuvent-être modifíés au gré de lutilisateur. Par exemple, le stéréo-comparateur de Karl Pulfrich permettait de scruter les lunes de Saturne, de mesurer la hauteur des vagues, de contrôler la qualité de produits industriels, de détecter les faux dans les musées, ou encore de vérifier les symmétries dédifices architecturaux. Lefficacité de tels instruments dans des domaines très divers suppose un contrôle métrologique de leur composantes ; de plus, elle leur confère un potentiel métrologique. Les instruments de la recherche technico-instrumentale ont toujours trouvé quelque usage métrologique, même quand ils nétaient pas demblée des instruments de mesure. Enfin, par intersticialité des concepteurs de ces instruments, il faut entendre leur volonté déchapper au contrôle dune institution spécifique et de naviguer librement entre diverses institutions scientifiques, universitaires, techniques et industrielles.
Lapparition de ce mouvement de recherche technico-instrumentale en Allemagne coïncide avec lessor vigoureux de la science et de lindustrie dans le dernier tiers du XIXe, avec lintensification des rapports entre science et industrie, avec lapparition de nouvelles subdisciplines de la physique et avec la volonté de créer de nouvelles institutions mieux adaptées à cette évolution. Dans les année 1870 les physiciens instrumentateurs tentent dobtenir la création de sections spécifiques académiques et universitaires. Ils échouent. Mais ils créent une nouvelle société (la Deutsche Gesellschaft für Mechanik und Optik) et un nouveau journal (la Zeitschrift für Instrumentenkunde). Ils contrôlent aussi la seconde section de la nouvelle Physikalisch-Technische Reichsanstalt. Cette volonté de reconnaissance et dindépendance saccompagne dun idéal dautonomie de linstrumentation, désormais soumise à une logique propre et à des lois spécifiques. Les instruments sont ainsi classés en fonction de propriétés fonctionnelles générales, et non plus en fonction du domaine des sciences physiques ou techniques dans lesquels ils interviennent.
Après 1920, les trois thèses principales de la recherche technico-instrumentale allemande semblent en perte de vitesse. Une étude historique plus approfondie devrait éclairer les vicissitudes de ce type de recherche et leur rapport aux turbulences contemporaines de lhistoire de lAllemagne.
Au XXe siècle la recherche technico-instrumentale nest plus un phénomène spécifiquement allemand. Comme la montré le conférencier dans dautres études, elle apparaît un peu plus tard aux Etats-Unis et en France. Cette importance historique se double dune signification épistémologique. Avant son avènement, on pouvait distinguer trois régimes de production et de diffusion des savoirs : un régime disciplinaire (différentes sciences, différents domaines de la physique), un régime utilitaire (ingénieurs et industrie) et un régime transitoire. Ce dernier régime, dont Kelvin est lexemple le plus frappant, résulte de la volonté quont certains acteurs de traverser les frontière disciplinaires pour puiser dans des sources externes ou encore pour mettre à profit leur propre savoir. Mais les acteurs du régime transitoire restent centrés dans une discipline et une institution spécifiques. Au contraire la recherche technico-instrumentale opère un décentrage total et permet ainsi détablir de nouveaux modes de communication et une nouvelle intelligibilité qui remédient au cloisonnement disciplinaire sans pour autant abolir les logiques internes des diverses disciplines.
Parmi les travaux que Terry Shinn a consacré à la mesure :
« The transverse science and technology culture : dynamics and roles of research-technology » in Social Science Information, 41 (2), 2002, pp. 207-251.
« Formes de division du travail scientifique et convergence intellectuelle. La recherche technico-instrumentale » in Revue française de sociologie, 41 (3), 2000, pp. 447-73.
Et un ouvrage :
Bernward Joerges et Terry Shinn, Instrumentation between Science, State and Industry, Dordrecht, Kluwer Academic Press, 2001.
On y trouvera notamment, de Terry Shinn :
- « A fresh look at instrumentation : an introduction » (avec B. Joerges)
- « The research-technology matrix : german origins, 1860 1900 »
- « Strange cooperations : The U. S. research-technology perspective, 1900 1955 »
Sur les travaux de Pulfrich, on pourra consulter le site www.siu.edu/pulfrich/Pulfrich_Pages/lit_pulf/1922_Pulfrich.htm
Note :Les imprécisions ou les erreurs qui pourraient figurer dans ce résumé ne sont pas imputables au conférencier mais à l'auteur du compte rendu (N.
de Courtenay).
|