CENTRE NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE
RECHERCHES EPISTEMOLOGIQUES ET HISTORIQUES
SUR LES SCIENCES EXACTES ET LES INSTITUTIONS SCIENTIFIQUES

SEMINAIRE D'HISTOIRE ET PHILOSOPHIE
DE LA PHYSIQUE

HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE LA MESURE



TERRY SHINN
(CNRS – GEMAS)

Avènement d’une métrologie militante:
La recherche technico-instrumentale allemande, 1860-1960.


Un nouveau type de concepteur d’instruments scientifiques apparaît en Allemagne dans le dernier tiers du XIXe. Trois propriétés caractéristisent ce mouvement: la généricité des instruments produits, leur signification métrologique, et l’intersticialité des acteurs. Les instruments sont génériques en ce qu’ils ne sont pas conçus en vue d’une application spécifique mais au contraire peuvent-être modifíés au gré de l’utilisateur. Par exemple, le stéréo-comparateur de Karl Pulfrich permettait de scruter les lunes de Saturne, de mesurer la hauteur des vagues, de contrôler la qualité de produits industriels, de détecter les faux dans les musées, ou encore de vérifier les symmétries d’édifices architecturaux. L’efficacité de tels instruments dans des domaines très divers suppose un contrôle métrologique de leur composantes ; de plus, elle leur confère un potentiel métrologique. Les instruments de la recherche technico-instrumentale ont toujours trouvé quelque usage métrologique, même quand ils n’étaient pas d’emblée des instruments de mesure. Enfin, par intersticialité des concepteurs de ces instruments, il faut entendre leur volonté d’échapper au contrôle d’une institution spécifique et de naviguer librement entre diverses institutions scientifiques, universitaires, techniques et industrielles.

L’apparition de ce mouvement de “recherche technico-instrumentale” en Allemagne coïncide avec l’essor vigoureux de la science et de l’industrie dans le dernier tiers du XIXe, avec l’intensification des rapports entre science et industrie, avec l’apparition de nouvelles subdisciplines de la physique et avec la volonté de créer de nouvelles institutions mieux adaptées à cette évolution. Dans les année 1870 les physiciens instrumentateurs tentent d’obtenir la création de sections spécifiques académiques et universitaires. Ils échouent. Mais ils créent une nouvelle société (la Deutsche Gesellschaft für Mechanik und Optik) et un nouveau journal (la Zeitschrift für Instrumentenkunde). Ils contrôlent aussi la seconde section de la nouvelle Physikalisch-Technische Reichsanstalt. Cette volonté de reconnaissance et d’indépendance s’accompagne d’un idéal d’autonomie de l’instrumentation, désormais soumise à une logique propre et à des lois spécifiques. Les instruments sont ainsi classés en fonction de propriétés fonctionnelles générales, et non plus en fonction du domaine des sciences physiques ou techniques dans lesquels ils interviennent.

Après 1920, les trois thèses principales de la recherche technico-instrumentale allemande semblent en perte de vitesse. Une étude historique plus approfondie devrait éclairer les vicissitudes de ce type de recherche et leur rapport aux turbulences contemporaines de l’histoire de l’Allemagne.

Au XXe siècle la recherche technico-instrumentale n’est plus un phénomène spécifiquement allemand. Comme l’a montré le conférencier dans d’autres études, elle apparaît un peu plus tard aux Etats-Unis et en France. Cette importance historique se double d’une signification épistémologique. Avant son avènement, on pouvait distinguer trois régimes de production et de diffusion des savoirs : un régime disciplinaire (différentes sciences, différents domaines de la physique), un régime utilitaire (ingénieurs et industrie) et un régime “transitoire.” Ce dernier régime, dont Kelvin est l’exemple le plus frappant, résulte de la volonté qu’ont certains acteurs de traverser les frontière disciplinaires pour puiser dans des sources externes ou encore pour mettre à profit leur propre savoir. Mais les acteurs du régime transitoire restent centrés dans une discipline et une institution spécifiques. Au contraire la recherche technico-instrumentale opère un décentrage total et permet ainsi d’établir de nouveaux modes de communication et une nouvelle intelligibilité qui remédient au cloisonnement disciplinaire sans pour autant abolir les logiques internes des diverses disciplines.

• Parmi les travaux que Terry Shinn a consacré à la mesure :
« The transverse science and technology culture : dynamics and roles of research-technology » in Social Science Information, 41 (2), 2002, pp. 207-251.
« Formes de division du travail scientifique et convergence intellectuelle. La recherche technico-instrumentale » in Revue française de sociologie, 41 (3), 2000, pp. 447-73.
• Et un ouvrage :
Bernward Joerges et Terry Shinn, Instrumentation between Science, State and Industry, Dordrecht, Kluwer Academic Press, 2001.
On y trouvera notamment, de Terry Shinn :
- « A fresh look at instrumentation : an introduction » (avec B. Joerges)
- « The research-technology matrix : german origins, 1860 – 1900 »
- « Strange cooperations : The U. S. research-technology perspective, 1900 – 1955 »
• Sur les travaux de Pulfrich, on pourra consulter le site www.siu.edu/pulfrich/Pulfrich_Pages/lit_pulf/1922_Pulfrich.htm


Note :Les imprécisions ou les erreurs qui pourraient figurer dans ce résumé ne sont pas imputables au conférencier mais à l'auteur du compte rendu (N. de Courtenay).


Mise à jour le 10 octobre 2003

Ces pages sont hébergées par Métrodiff