CENTRE NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE
RECHERCHES EPISTEMOLOGIQUES ET HISTORIQUES
SUR LES SCIENCES EXACTES ET LES INSTITUTIONS SCIENTIFIQUES

SEMINAIRE D'HISTOIRE ET PHILOSOPHIE
DE LA PHYSIQUE

HISTOIRE ET PHILOSOPHIE DE LA MESURE



KATHRYN OLESKO
(Georgetown University)
" The measures of reality : The histories of metrology "


Les études historiques portant sur la " culture de la précision " se limitent généralement aux champs scientifique et technique et à leur lien avec le monde de l'industrie. Cependant, si la mesure concerne bien les communautés scientifiques et techniques, elle s'enracine dans la vie quotidienne. Selon Kathryn Olesko, l'histoire de la mesure devrait donc explorer un contexte culturel beaucoup plus large que celui auquel on la restreint d'ordinaire. Ainsi, en particulier, comprendre ce qui a rendu possible l'essor de la " culture de la précision ", les formes spécifiques qu'elle a prises au sein de telle ou telle communauté scientifique, suppose de s'interroger sur la manière dont cette culture a pénétré et réussi à s'inscrire de façon durable dans l'ensemble de la société.
Avant d'illustrer son propos en parlant des liens qui se sont noués en Allemagne entre mesure et culture visuelle, Kathryn Olesko a commencé par situer sa démarche en rappelant les difficultés auxquelles se heurtent les deux approches couramment adoptées en histoire de la métrologie. D'un côté, l'approche intellectuelle se concentre sur les idées, les méthodes, les systèmes de valeurs qui orientent les expériences de précision. Mais lorsqu'elle se trouve confrontée à des différends comme, par exemple, celui qui oppose vers 1860 Pape et Regnault sur les résultats de mesure de chaleur spécifique des sels (étudié par M. Dörries), cette approche doit se contenter de renvoyer dos à dos deux techniques de traitement des données (méthode des moindres carrés ou interpolation), deux conceptions différentes des critères de confiance (reposant sur le calcul des erreurs ou sur la dextérité de l'expérimentateur). D'un autre côté, l'approche des " social studies " privilégie l'étude des conditions matérielles et des pratiques sociales de la mesure. Mais elle se trouve par là constamment confrontée à la question de savoir comment les " savoirs " et " savoirs faire " locaux parviennent à s' " universaliser ". Selon Kathryn Olesko, les difficultés internes de ces deux approches, comme d'ailleurs leur antagonisme, peuvent être dépassées au sein de la perspective plus large qu'elle propose. On comprend mieux l'opposition de Pape et Regnault lorsqu'on voit qu'elle s'enracine, au-delà des personnes et même des traditions scientifiques (allemande ou française), dans les communautés plus larges auxquelles appartiennent ces savants (ce que révèle notamment l'étude de l'introduction des mesures quantitatives dans l'établissement des cadastres en Allemagne où les mesures sont toujours accompagnées de marges d'erreurs).
Comment la culture de la précision parvient-elle à s'intégrer non seulement dans la sphère scientifique mais dans la sphère sociale qui en assure la stabilisation et l'institue comme valeur ? Comment cette intégration s'opère-t-elle concrètement ?

Kathryn Olesko a abordé ces questions en montrant comment, en Allemagne, l'esprit de précision a pénétré la culture visuelle et façonné une " esthétique de la précision ", caractéristique, selon elle, du champ culturel allemand. Elle a distingué trois périodes : la période romantique, l'Allemagne impériale, et le 3e Reich. Dans chacune de ces périodes, la " précision " a pris une forme spécifique : l'" Accuratesse ", la mesure quantitative effective, puis la standardisation. Elle a été véhiculée, à chaque fois, par des formes de représentation visuelles différentes : dessin en perspective, dessin géométrique, film. Enfin, à travers ces différentes formes, elle a contribué à façonner différents domaines de la réalité : paysages urbains et ruraux, objets manufacturés, réalité sociale. Dans son exposé, Kathryn Olesko a concentré son analyse sur les deux premières périodes.
Au cours du 18e siècle, la notion de précision liant mesures et perception visuelle pénètre la sphère sociale au travers du dessin en perspective. D'abord pratiqué à des fins purement artistiques, le dessin en perspective est utilisé et enseigné comme un moyen privilégié d'éduquer la vision et de corriger les illusions d'optique. Tout en entraînant l'œil à voir différemment, il facilite le remplacement de la simple estimation visuelle par l' " Accuratesse " ou " Genauigkeit " (" précision " qui renvoyait alors seulement à un degré supérieur de détail et non à l'exactitude d'une valeur). Cette éducation visuelle est acquise par les professionnels qui utilisent extensivement le dessin en perspective (arpenteurs, ingénieurs civils et militaires, architectes paysagistes, etc.) ; mais elle l'est aussi par la population en général, exposée aux réalisations publiques (agencement des paysages, architecture, dioramas, etc.) conçues pour exhiber dans l'environnement les grandes lois de la vision en perspective.
Vers la fin des années 1850, l' " esthétique de la précision " se déplace vers le champ économique : le dessin géométrique lie vision et mesures de précision en associant aux figures, débarassées des ombres utilisées par le dessin en perspective, la mention minutieuse des cotes et des échelles. Dans l'Allemagne impériale, le dessin géométrique s'applique à la représentation et à la conception des objets manufacturés dont il rend possible la réplication et la production de masse. Il contribue à résorber le retard de l'Allemagne par rapport à la France et à l'Angleterre, et devient une base de l'instruction dans l'artisanat et le commerce. Là encore, le regard et le goût de la population sont éduqués au contact des produits réalisés qui développent certains traits mentaux tout en fournissant les moyens de contrôler les produits.
Au-delà des polarités traditionnelles (qui conduiraient ici à une division stricte entre technique de précision d'un côté, et esthétique de l'autre), Kathryn Olesko montre donc comment la mesure a participé à la constitution d'une forme de représentation possédant une dimension esthétique - idée que l'on trouve dans les travaux de Helmholtz sur la vision. Comment mesure et culture visuelle ont évolué ensemble et comment, en devenant un fait social ancré dans les institutions (au niveau de l'apprentissage et des applications publiques), elles ont modelé le moi sensible, les facultés intuitives de représentation visuelle (allant ainsi dans le sens de la théorie empiriste de la connaissance : la vision peut être apprise, l'œil éduqué), les goûts et les comportements.
C'est dire aussi, comme le souligne Kathryn Olesko, que, contrairement à ce que l'on croit d'ordinaire, le caractère anthropomorphique de la mesure perdure bien au-delà du début de la modernité ; il cesse seulement d'être lié aux mensurations corporelles pour s'attacher aux comportements, aux différentes manières dont le corps interagit avec son milieu (rural ou urbain, matériel, et social).

 

Autres travaux de Kathryn Olesko liés à la mesure :
1. Physics as a calling. Discipline and practice in the Königsberg Seminar for physics, Ithaca, New York, London : Cornell University Press, 1991.
2. " The meaning of precision : The exact sensibility in early nineteenth-century germany ", in : N. Wise (ed.), The values of precision, Princeton : Princeton University Press, 1994.

 

Note :Les imprécisions ou les erreurs qui pourraient figurer dans ce résumé ne sont pas imputables au conférencier mais à l'auteur du compte rendu (N. de Courtenay).


Mise à jour le 8 juin 2002

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