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Les études historiques portant sur la "
culture de la précision " se limitent généralement
aux champs scientifique et technique et à leur lien avec le monde
de l'industrie. Cependant, si la mesure concerne bien les communautés
scientifiques et techniques, elle s'enracine dans la vie quotidienne.
Selon Kathryn Olesko, l'histoire de la mesure devrait donc explorer
un contexte culturel beaucoup plus large que celui auquel on la restreint
d'ordinaire. Ainsi, en particulier, comprendre ce qui a rendu possible
l'essor de la " culture de la précision ", les formes
spécifiques qu'elle a prises au sein de telle ou telle communauté
scientifique, suppose de s'interroger sur la manière dont cette
culture a pénétré et réussi à s'inscrire
de façon durable dans l'ensemble de la société.
Avant d'illustrer son propos en parlant des liens qui se sont noués
en Allemagne entre mesure et culture visuelle, Kathryn Olesko a commencé
par situer sa démarche en rappelant les difficultés auxquelles
se heurtent les deux approches couramment adoptées en histoire
de la métrologie. D'un côté, l'approche intellectuelle
se concentre sur les idées, les méthodes, les systèmes
de valeurs qui orientent les expériences de précision.
Mais lorsqu'elle se trouve confrontée à des différends
comme, par exemple, celui qui oppose vers 1860 Pape et Regnault sur
les résultats de mesure de chaleur spécifique des sels
(étudié par M. Dörries), cette approche doit se contenter
de renvoyer dos à dos deux techniques de traitement des données
(méthode des moindres carrés ou interpolation), deux conceptions
différentes des critères de confiance (reposant sur le
calcul des erreurs ou sur la dextérité de l'expérimentateur).
D'un autre côté, l'approche des " social studies "
privilégie l'étude des conditions matérielles et
des pratiques sociales de la mesure. Mais elle se trouve par là
constamment confrontée à la question de savoir comment
les " savoirs " et " savoirs faire " locaux parviennent
à s' " universaliser ". Selon Kathryn Olesko, les difficultés
internes de ces deux approches, comme d'ailleurs leur antagonisme, peuvent
être dépassées au sein de la perspective plus large
qu'elle propose. On comprend mieux l'opposition de Pape et Regnault
lorsqu'on voit qu'elle s'enracine, au-delà des personnes et même
des traditions scientifiques (allemande ou française), dans les
communautés plus larges auxquelles appartiennent ces savants
(ce que révèle notamment l'étude de l'introduction
des mesures quantitatives dans l'établissement des cadastres
en Allemagne où les mesures sont toujours accompagnées
de marges d'erreurs).
Comment la culture de la précision parvient-elle à s'intégrer
non seulement dans la sphère scientifique mais dans la sphère
sociale qui en assure la stabilisation et l'institue comme valeur ?
Comment cette intégration s'opère-t-elle concrètement
?
Kathryn Olesko a abordé ces questions en montrant comment, en
Allemagne, l'esprit de précision a pénétré
la culture visuelle et façonné une " esthétique
de la précision ", caractéristique, selon elle, du
champ culturel allemand. Elle a distingué trois périodes
: la période romantique, l'Allemagne impériale, et le
3e Reich. Dans chacune de ces périodes, la " précision
" a pris une forme spécifique : l'" Accuratesse ",
la mesure quantitative effective, puis la standardisation. Elle a été
véhiculée, à chaque fois, par des formes de représentation
visuelles différentes : dessin en perspective, dessin géométrique,
film. Enfin, à travers ces différentes formes, elle a
contribué à façonner différents domaines
de la réalité : paysages urbains et ruraux, objets manufacturés,
réalité sociale. Dans son exposé, Kathryn Olesko
a concentré son analyse sur les deux premières périodes.
Au cours du 18e siècle, la notion de précision liant mesures
et perception visuelle pénètre la sphère sociale
au travers du dessin en perspective. D'abord pratiqué à
des fins purement artistiques, le dessin en perspective est utilisé
et enseigné comme un moyen privilégié d'éduquer
la vision et de corriger les illusions d'optique. Tout en entraînant
l'il à voir différemment, il facilite le remplacement
de la simple estimation visuelle par l' " Accuratesse " ou
" Genauigkeit " (" précision " qui renvoyait
alors seulement à un degré supérieur de détail
et non à l'exactitude d'une valeur). Cette éducation visuelle
est acquise par les professionnels qui utilisent extensivement le dessin
en perspective (arpenteurs, ingénieurs civils et militaires,
architectes paysagistes, etc.) ; mais elle l'est aussi par la population
en général, exposée aux réalisations publiques
(agencement des paysages, architecture, dioramas, etc.) conçues
pour exhiber dans l'environnement les grandes lois de la vision en perspective.
Vers la fin des années 1850, l' " esthétique de la
précision " se déplace vers le champ économique
: le dessin géométrique lie vision et mesures de précision
en associant aux figures, débarassées des ombres utilisées
par le dessin en perspective, la mention minutieuse des cotes et des
échelles. Dans l'Allemagne impériale, le dessin géométrique
s'applique à la représentation et à la conception
des objets manufacturés dont il rend possible la réplication
et la production de masse. Il contribue à résorber le
retard de l'Allemagne par rapport à la France et à l'Angleterre,
et devient une base de l'instruction dans l'artisanat et le commerce.
Là encore, le regard et le goût de la population sont éduqués
au contact des produits réalisés qui développent
certains traits mentaux tout en fournissant les moyens de contrôler
les produits.
Au-delà des polarités traditionnelles (qui conduiraient
ici à une division stricte entre technique de précision
d'un côté, et esthétique de l'autre), Kathryn Olesko
montre donc comment la mesure a participé à la constitution
d'une forme de représentation possédant une dimension
esthétique - idée que l'on trouve dans les travaux de
Helmholtz sur la vision. Comment mesure et culture visuelle ont évolué
ensemble et comment, en devenant un fait social ancré dans les
institutions (au niveau de l'apprentissage et des applications publiques),
elles ont modelé le moi sensible, les facultés intuitives
de représentation visuelle (allant ainsi dans le sens de la théorie
empiriste de la connaissance : la vision peut être apprise, l'il
éduqué), les goûts et les comportements.
C'est dire aussi, comme le souligne Kathryn Olesko, que, contrairement
à ce que l'on croit d'ordinaire, le caractère anthropomorphique
de la mesure perdure bien au-delà du début de la modernité
; il cesse seulement d'être lié aux mensurations corporelles
pour s'attacher aux comportements, aux différentes manières
dont le corps interagit avec son milieu (rural ou urbain, matériel,
et social).
Autres travaux de Kathryn Olesko liés à
la mesure :
1. Physics as a calling. Discipline and practice in the Königsberg
Seminar for physics, Ithaca, New York, London : Cornell University Press,
1991.
2. " The meaning of precision : The exact sensibility in early
nineteenth-century germany ", in : N. Wise (ed.), The values of
precision, Princeton : Princeton University Press, 1994.
Note :Les imprécisions ou les erreurs qui pourraient figurer
dans ce résumé ne sont pas imputables au conférencier
mais à l'auteur du compte rendu (N.
de Courtenay).
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